Julius Evola

Explorations - Hommes et Problèmes

(extraits)


Pardes, 1989

Traduit de l’italien par Philippe Baillet


p. 169

XXII

VISAGES ET BOUILLIE


L'un des épisodes qui caractérisent le plus l'esprit du bolchevique se rapporte à l'affaire Vasilloff. Le professeur Vasilloff est un biologiste russe qui a fini en Sibérie, avec quelques-uns de ses collègues, non pour des raisons spécifiquement politiques, mais simplement pour avoir été un tenant de la théorie « génétique ». Le génétisme désigne le courant, en biologie, qui reconnaît dans l'homme une préformation, c'est-à-dire des dispositions et caractères congénitaux (fondés sur les « gènes »), et ne dérivant pas de l'extérieur.

Cette théorie a été jugée « contre-révolutionnaire ». Le marxisme affirme en effet que l'homme est intégralement le résultat du milieu et, en particulier, des forces et conditions économiques et sociales. C'est en partant de ce point de vue que le communisme pense sérieusement pouvoir donner naissance à un être humain nouveau, à l'homme collectif prolétarien, libéré « des accidents individualistes de l’ère bourgeoise ». Mais un tel projet disparaîtrait si l'on admettait que l'homme a une forme intérieure, qu'il existe des personnes, avec, pour chacune d'elles, une nature propre, une qualité propre et, si l'on veut, un destin propre, plutôt que des atomes d'une masse prête à subir une action mécanique extérieure et à produire, par voie de conséquence, le type collectif désiré. Une campagne opportune, menée par Lyssenko, biologiste d'orientation marxiste, mit donc en relief le dangereux germe d'hérésie contenue dans la théorie — même considérée sous l'angle simplement anthropologique — du génétisme ; et le professeur Vasilloff fut contraint de prendre le chemin de la Sibérie, région où l'on « rééduque » les esprits, aujourd'hui en Russie.

L'une des théories le plus révélatrices de la mentalité nord-américaine est le « behaviourisme », ainsi que les théories de Dawey. Cette théorie soutient que chaque individu peut devenir ce qu'il veut sous le seul effet d'un processus pédagogique approprié. Si une personne donnée est ce qu'elle est, si elle possède certaines qualités, s'il s'agit, mettons, d'un penseur, d'un artiste ou d'un homme d'État, cela ne dépendrait pas d'une nature propre, et ne dirait rien sur une quelconque différence réelle. N'importe qui peut devenir ainsi, à condition qu'il le veuille et sache « s'y préparer ». Il s'agit là, évidemment, de la vérité du self-made man, de l'homme qui s'est fait tout seul. Partant du plan de la réussite pratique et de l'arrivisme social, cette vérité finit par s'étendre à tous les domaines, corroborant le dogme égalitaire de la démocratie. En effet, si une telle théorie était vraie, on ne pourrait plus parler de différences réelles, de diversité de nature et de dignité. Chacun peut prétendre posséder virtuellement tout ce qui est propre à autre que lui, les termes supérieur et inférieur n'ont plus de sens, tout sentiment de distance et de respect devient injustifié, toutes les voies sont ouvertes à tout le monde, et l'on est vraiment dans un régime de « liberté ».

Aussi bien sommes-nous en présence d'un point de vue fondamental, sur lequel bolchevisme et américanisme se rencontrent de manière significative. Comme la théorie bolchevique et marxiste, la théorie américaine exprime le refus de tout ce qui, en l'homme, est visage propre, forme intérieure, qualité spécifique et impossible à confondre. À une conception organique s'oppose pareillement une conception méca-niciste : car tout ce qu'on pourra ébaucher en partant pratiquement de rien n'aura jamais qu'un caractère « construit ».

Certes, il y a dans la théorie américaine une apparence d'activisme et d'individualisme qui peut tromper. Mais, concrètement, on en voit le sens, chez les Américains. Ils sont la vivante réfutation de l'axiome cartésien « Je pense, donc je suis », parce qu'« ils ne pensent pas, et pourtant sont ». Infantile et devenu « naturel » comme peut l'être un légume, le psychisme américain est peut-être encore plus informe que le psychisme slave ; il est ouvert à toute forme de standardisation, depuis la culture du genre Reader's Digest jusqu'aux variantes liées au conformisme, à l'opinion publique manœuvrée, à la publicité, aux idées fixes du progrès démocratique. C'est en fonction de cet arrière-plan qu'il faut comprendre la théorie mentionnée plus haut. La contrepartie du « je peux être ce que n'importe qui est » et de la pédagogie d'inspiration égalitaire, c'est une régression qualitative : l'homme devient intérieurement informe.

Cet homme est donc ce que veut soit le communisme, soit l'américanisme — si l'on met de côté certaines différences qui ne touchent pas l'essentiel. Les deux théories, par conséquent, ont à la fois une valeur symbolique et une « direction d'efficacité » agressive. Elles sont la contradiction tranchée de l'idéal traditionnel de la personnalité et attaquent le fondement même de ce qui, dans l'homme contemporain, peut encore lui permettre de se défendre et de réagir contre le chaos de sa civilisation.

En effet, à une époque où non seulement les idoles se sont écroulées, mais où de nombreuses idées et valeurs sont compromises par toute une rhétorique et par une profonde insincérité, une seule voie reste ouverte : chercher en soi-même l'ordre et la loi qui, à l'extérieur, sont devenus problémati ques. Mais cela veut dire aussi pouvoir retrouver en soi une forme et une vérité, et se les imposer, tes réaliser. « Se connaître soi-même pour être soi-même » — ce fut déjà le mot d'ordre de la civilisation gréco-romaine. « Que nos pensées et nos actions soient nôtres, que les actions de chacun lui appartiennent » — écrivit Plotin, et l'on vit se maintenir, du monde romain-germanique à Nietzsche, l'idéal de la forme intérieure, de la différence, de la fidélité à ce que l'on est, par opposition à toute tendance désordonnée.

Tout cela rentre-t-il dans le seul domaine de l'éthique individuelle ? Nous n'en sommes pas certain. Si nous cherchons les causes premières du désordre actuel, à commencer par ce qui sévit dans le secteur économique et social au point de forclore toute possibilité de sain équilibre, nous les trouvons dans une trahison en masse de cet idéal traditionnel. On ne sait plus et l'on ne veut plus savoir ce qu'un tel est, et l'on ne sait donc plus rien de la place qui lui convient dans le tout, ni des cadres fixes à l'intérieur desquels, sans se laisser distraire, il pourrait développer son être, ses possibilités, réaliser une perfection spécifique, afin de donner vraiment sens et intériorité à sa vie et de remplir en même temps la fonction qui lui incombe dans un monde hiérarchiquement ordonné. N'est-ce-pas ainsi que l'« ère économique » s'est construite, pour parvenir, d'un côté, au paroxysme du capitalisme le plus effréné, et de l'autre à la livide haine de classe ? N'est-ce pas comme cela que nous nous sommes retrouvés dans un monde essentiellement composé de gens agités et déplacés, où le fait d'arriver à telle ou telle position, et non plus d'« être », est ce qui importe ?

Mais s'il en est ainsi — et l'on tombera d'accord avec nous pour peu qu'on prenne la peine de réfléchir —, n'est-ce pas une façon de s'illusionner que d'espérer dans le pouvoir de tel ou tel système avant de procéder, dans le domaine intérieur des comportements, des intérêts et du sens de la vie, à une désintoxication et à une rectification ?

Certes, on ne saurait prétendre à tant, désormais, pour la majorité des gens et d'un seul coup. Mais il est toujours possible d'orienter les meilleurs. Il est possible de montrer que lorsqu'on n'a pas de voie propre, lorsqu'on cède à la fascination des formes extrêmes de croissance, d'affirmation et de production, on s'ouvre aux forces qui vérifient, y compris sur le plan biologique, la doctrine marxiste et la doctrine démocratique, la doctrine de l'être informe, d'un univers d'atomes, de masses et de bouillie, non plus d'hommes et de visages. S'arrêter, retrouver dans son mode d'être propre et dans son équilibre le fondement d'une force juste, ou bien — même en croyant faire tout autre chose — amorcer de nouveau un processus collectivisant qui s'embrase partout désormais, c'est ce que chacun doit décider pour soi, mais c'est aussi la condition pour que ce que l'homme peut incarner jusque dans les luttes politiques acquière une base réelle, une forme et un prestige : pour qu'enfin apparaissent les structures qui doivent exister entre des hommes et des chefs d'hommes.