Julius Evola

Métaphysique du Sexe

(extrait)


Bibliothèque l’âge d’Homme, 1989

Traduit de l’italien par Philippe Baillet


11. — Sexe physique et sexe intérieur

On peut développer ici une considération de principe, qui est la suivante : partout où sont attestées des formes de dépassement effectives de la condition humaine, le sexe doit être conçu comme un « destin », un fait fondamental de la nature humaine. On n'existe qu'en tant qu'homme ou qu'en tant que femme. Ce point de vue doit être réaffirmé face à tous ceux qui, aujourd'hui, estiment que le fait d'être homme ou femme est quelque chose d'accidentel et de secondaire par rapport à l'appartenance générique à l'espèce humaine, et que le sexe est une différence concernant exclusivement la partie physique et biologique de la nature humaine, au point qu'il n'aurait un sens et ne comporterait des implications que pour les aspects de la vie humaine qui dépendent de cette partie naturaliste. Un tel point de vue est abstrait et inorganique ; en réalité, il ne peut valoir que pour une humanité déchue, par suite d'une régression et d'une dégénérescence. Ceux qui l'adoptent prouvent par là qu'ils ne savent voir que les aspects terminaux, les plus grossiers et les plus tangibles, de la sexualité. La vérité, c'est que le sexe existe, non seulement avant et au-delà du corps, mais dans l'âme, et, dans une certaine mesure, dans l'esprit. On est homme ou femme intérieurement, avant de l'être extérieurement : la qualité masculine ou féminine primordiale compé-nètre et imprègne tout l'être, visiblement et invisiblement, de la façon dont on a parlé plus haut, comme une couleur compénètre un liquide. Et s'il existe, on l'a vu, des degrés intermédiaires de sexualisation, cela signifie simplement que cette qualité-base manifeste une intensité plus ou moins forte selon les individus, non que le conditionnement sexuel disparaît.

Abstraction faite des cas exceptionnels, où le sexe est dépassé tout simplement parce que la condition humaine en général est dépassée, le fait est qu'on prend souvent pour un « au-delà du sexe » ce qui concerne, en réalité, un domaine séparé de la vie et de toute force formatrice profonde, un domaine de superstructures et de formes intellectualisées et sociales, dont l'hypertrophie caractérise les phases crépusculaires et citadines d'une civilisation. Nous montrerons plus loin que tout être humain se compose de deux parties. L'une est la partie essentielle, l'autre est la partie extérieure, artificielle, acquise, qui se forme dans la vie sociale et qui crée la « personne » de l'individu : personne entendue ici au sens originel du terme, qui voulait dire, comme on sait, « masque », le masque de l'acteur (par opposition au « visage », qu'on peut faire correspondre, en revanche, à la partie essentielle). Selon les individus, mais aussi selon les types de civilisation, telle ou telle partie peut être plus ou moins développée. La limite dégénérative correspond à un développe-

ment pratiquement exclusif, tératologique, de la partie extérieure et construite, du « masque », de l'individu « social », intellectuel, pratique et « spiritualisé », qui se constitue comme une entité à part ne maintenant plus guère de rapports organiques avec l'être profond et essentiel. C'est dans ces cas seulement que le fait représenté par le sexe peut être considéré comme secondaire et négligeable ; la contrepartie habituelle en est soit une anesthésie, soit une barbarisation primitiviste de la vie sexuelle. Alors seulement il paraîtra peu important d'être homme ou femme, et l'on reconnaîtra de moins en moins à ce fait la valeur — quant à la détermination des vocations, à la formation de soi, au comportement, aux occupations typiques — qu'il eut et aura toujours dans toute civilisation normale. Dans cette perspective, la différence même existant entre la psychologie masculine et la psychologie féminine, tendra effectivement à se réduire beaucoup.

La civilisation moderne, empiriste, intellectualiste et socialisée, pour avoir accordé de plus en plus d'importance à ce qui est sans relation avec le côté essentiel des êtres humains, est inorganique et potentiellement standardisée ; ses valeurs dérivent, pour une part, d'une régression des types, et, pour une autre part, alimentent et renforcent cette régression. C'est ainsi que la femme moderne a pu s'introduire rapidement dans tous les domaines, se voulant à égalité avec l'homme : précisément parce que les dons, les qualités, les comportements, les activités les plus caractéristiques et les plus répandus dans la civilisation moderne n'ont plus qu'un rapport très ténu avec le plan profond, où vaut la loi du sexe, en des termes ontologiques plus encore que physiques, biologiques ou même psychologiques. L'erreur qui se tient à la racine de la compétition féministe et qui en a rendu possible le succès, c'est précisément la surestimation, propre à la civilisation moderne, de l'intelligence logique et pratique, simple accessoire de la vie et de l'esprit, qui sont, l'une comme l'autre, différenciés, tandis que l'intelligence est informe et « neutre », susceptible de se développer dans une mesure presque égale aussi bien chez la femme que chez l'homme42.

La vexata quaestio de l'infériorité, égalité ou supériorité de la femme par rapport à l'homme ne sera traitée ici qu'en passant. Cette question est en effet privée de sens, car elle suppose une commensurabilité. En revanche, si l'on met de côté tout ce qui est construit, susceptible d'être acquis, extérieur, et si l'on exclut les rares cas signalés où l'on ne peut plus parler de sexe parce que la condition humaine, à un moment donné, a été dépassée, on peut dire qu'il existe entre homme et femme, par référence au type, à leur « idée platonicienne », une diversité qui exclut toute commune mesure ; même des facultés ou dons apparemment communs aux deux sexes et « neutres », ont une fonction et une empreinte différentes selon qu'ils sont présents chez l'homme ou chez la femme. On ne peut pas plus se demander si la « femme » est supérieure ou inférieure à l'« homme » que se demander si l'eau est supérieure ou inférieure au feu. Pour chacun des sexes, le critère de mesure ne peut donc pas être fourni par le sexe opposé, mais seulement par l'« idée » du sexe auquel on appartient. En d'autres termes, c'est établir la supériorité ou l'infériorité d'une femme donnée en fonction de sa plus ou moins grande proximité de la typicité féminine, de la femme pure ou absolue ; et la même chose vaut pour l'homme. Les « revendications » de la femme moderne dérivent donc d'ambitions erronées, ainsi que d'un complexe d'infériorité — de l'idée fausse qu'une femme en tant que telle, en tant qu'elle est « seulement femme », est inférieure à l'homme. On a pu dire avec raison que le féminisme ne s'est pas réellement battu pour les « droits de la femme », mais bien, sans s'en rendre compte, pour le droit de la femme de devenir égale à l'homme : chose qui, quand bien même serait-elle possible en dehors du domaine extérieur pratique et intellectuel, reviendrait au droit, pour la femme, de se dénaturer, de déchoir43. Le seul critère qualitatif, c'est, répétons-le, celui du degré de plus ou moins parfaite réalisation de sa propre nature. Il ne fait aucun doute qu'une femme parfaitement féminine est supérieure à un homme imparfaitement masculin, de même qu'un paysan fidèle à sa terre qui assume parfaitement sa fonction est supérieur à un roi incapable de remplir la sienne.

Dans l'ordre d'idées dont nous traitons, il faut donc se convaincre que la masculinité et la féminité sont avant tout des faits d'ordre interne. Et ce au point que le sexe intérieur peut ne pas correspondre au sexe physique. C'est une chose bien connue qu'on peut être homme par le corps sans l'être pour autant par l'âme (anima mulieris in corpore inclusa virili) et vice versa, la même chose valant aussi, naturellement, pour la femme. Ce sont là des cas d'asymétrie dus à divers facteurs, analogues aux cas qu'on rencontre dans la sphère raciale (des individus possédant les caractères somatiques d'une race, et les caractères psychiques et spirituels d'une autre race). Mais cela ne porte pas préjudice à la qualité-base du fluide d'un être, selon qu'il est physiquement homme ou femme, ni à l'unité du processus de sexualisation. On peut expliquer le phénomène signalé par le fait que, dans certains cas, ce processus s'est fortement concentré sur un domaine donné, créant précisément des asymétries parce que le reste n'en a pas été in-formé dans une égale mesure. Sur le plan typologique, c'est cependant le fait interne, le sexe intérieur, qui reste toujours décisif : une sexualisation perceptible sur le seul plan physique est d'une certaine façon; si développée soit-elle, une sexualisation tronquée et vide. Celui qui n'est pas homme quant à l'esprit et l'âme, n'est pas vraiment un. homme — et l'on peut en dire autant de la femme. Tout cela, il est bon de le souligner, parce qu'il faut tenir compte de la loi de l'attraction sexuelle. Les « quantités » de masculinité et de féminité qui se complètent tour à tour, et dont il est question dans cette loi, doivent être entendues au sens le plus vaste, donc dans toute leur complexité éventuelle.

En effet, c'est la virilité spirituelle qui, fût-ce obscurément, excite et réveille la femme absolue : dans le cas limite, lorsque cette virilité, dépassant le stade du guerrier et du dominateur, s'oriente carrément vers le surnaturel. Nous parlerons plus loin des aspects métaphysique et existentiel de ce dernier cas. Expressif est un exemple créé par l'art, celui de la Salomé de Wilde. Salomé ne voit pas le centurion fou d'amour pour elle, qui lui offre tout et, à la fin, se tue pour elle. Elle est fascinée par Jokanan, le prophète, l'ascète. Elle, la vierge, lui dit : « J'étais chaste, et tu m'as contaminée ; j'étais pure, et tu m'as rempli les veines de feu... Que ferai-je sans toi ? Ni les fleuves, ni les grands lacs ne pourront éteindre le feu de ma passion »44.

Il faut associer au phénomène, relevé plus haut, des divers degrés de sexualisation au physique comme au spirituel, un autre phénomène : celui des divers interconditionnements entre sexe intérieur et sexe corporel. Cet interconditionnement n'est rigide que dans le cas d'individus primitifs, c'est-à-dire déchus par rapport au type. Lorsque, au contraire, le sexe intérieur est suffisamment défini, il peut s'affirmer en étant relativement indépendant des conditions physiques. Ainsi, toutes les manipulations hormonales de nature véritablement nécromantique auxquelles se sont livrés les biologistes modernes, partant de l'idée que le sexe ne dépend que d'une certaine « formule hormonale », ne pourront produire d'importants effets d'altération des vraies caractéristiques du sexe que chez les animaux et des êtres humains intérieurement peu différenciés : non chez des hommes et des femmes complets, « typiques ». La relativité des conditionnements venant du bas est confirmée jusque dans certains cas d'individus émasculés : non seulement la mutilation physique peut ne pas détruire la pulsion sexuelle, nous l'avons vu, mais peut aussi ne pas entamer la virilité intérieure. On trouve, parmi les exemples souvent cités, ceux de Narsès, qui fut l'un des meilleurs généraux de l'Antiquité tardive, d'Aristonicos, des ministres Photin et Eutrope, de Salomon, qui fut l'un des lieutenants de Bélisaire, de Haly, grand vizir de Soliman II, du philosophe Favorinus, d'Abélard lui-même et de bien d'autres.

12. — Conditions et formes de l'attirance érotique [txt incomplet...]

Pour une définition complète des facteurs qui interviennent dans les choix sexuels, il est nécessaire de considérer plus spécialement la structure de l'être humain, en se référant aux enseignements traditionnels plutôt qu'aux études modernes.

Nous avons distingué il y a peu deux parties ou couches principales de l'être humain (essence et personne extérieure) ; mais nous devons maintenant subdiviser, à son tour, le premier de ces domaines, la partie la plus essentielle, la plus profonde. On aura ainsi, au total, trois niveaux. Le premier, c'est le niveau de l'individu extérieur comme construction sociale, individu dont la forme est assez arbitraire, « libre » et instable, en raison précisément de son caractère construit. Le second niveau appartient déjà à l'être profond, ou dimension en profondeur de l'être, et c'est le siège de ce qu'on a appelé, en philosophie, le principium individuationis. C'est ici qu'agissent les forces en vertu desquelles un être est ce qu'il est, physiquement aussi bien que psychiquement, et se distingue de tout autre individu de son espèce ; c'est donc aussi le siège de la « nature propre », ou nature innée, de chacun. Dans l'enseignement hindou, ces forces formatrices sont appelées samskâra ou vasânâ ; elles ne se rapportent pas seulement aux facteurs héréditaires et phylétiques, mais sont conçues de telle façon qu'elles englobent des hérédités, des causes, des préformations et influences dont l'origine peut excéder les limites d'une vie humaine individuelle45. Dans le domaine psychologique, tout ce qui est, chez l'homme, caractère et nature propre, ce que nous avons appelé son « visage », par opposition à son « masque », se rattache à ce plan. A la différence de ce qui est propre au premier des trois niveaux, au plus extérieur, tout ce qui se rapporte au second niveau présente un degré remarquable de précision et de fixité. C'est pourquoi Kant et Schopenhauer ont pu parler d'un « caractère transcendantal » de tout individu en tant que fait « nouménique », donc relatif au domaine qui se tient derrière tout l'ordre des phénomènes perceptibles dans l'espace et le temps.

Le troisième et plus profond niveau concerne des forces élémentaires supérieures et antérieures à l'individuation, mais qui constituent aussi le fond ultime de l'individu. A ce domaine appartient également la racine la plus enfouie du sexe, et c'est en lui que se réveille la force originelle de l'eros. En soi, ce plan est antérieur à la forme, à la détermination. Tout processus accède à la forme et à la détermination au fur et à mesure que l'énergie investit les deux autres plans ou couches, et que le processus se poursuit en eux.

Dans ce cadre, on peut saisir tous les aspects de ce qui se produit dans l'attirance sexuelle. Sur le plan le plus profond, cette attraction est quelque chose qui va plus loin que l'individu ; et l'expérience érotique, sous ses formes limites, avec trauma, de l'étreinte, atteint ce plan. C'est en fonction de ce dernier que le mot déjà rappelé, selon lequel toutes les femmes n'aiment qu'un seul homme, et tous les hommes qu'une seule femme, est vrai. Il existe ici un principe d'indifférence ou de « non localisation ». En vertu des correspondances analogiques entre limite supérieure et limite inférieure, ce principe agit soit dans l'impulsion aveugle qui pousse vers un être de sexe opposé, simplement parce qu'il est de sexe opposé, impulsion propre aux formes bestiales et brutales de Yeros (l'« absence bestiale de choix ») ; soit dans les formes positivement désindividualisées de l'eros, telles qu'elles figurent, par exemple, dans une expérience dionysiaque. Il n'est donc pas toujours vrai que la forme d'amour la plus vulgaire et la plus animale soit celle où l'on n'aime pas une femme, mais la femme. Ce peut être exactement l'inverse46. On peut en dire autant du fait que, dans la crise de l'étreinte, l'homme perd pratiquement son individualité : il peut la perdre de deux manières opposées, puisqu'il existe deux possibilités opposées de désindividualisa-tion, en rapport avec une auto-ouverture « descendante » et une auto-ouverture « ascendante », une ivresse catagogique et une ivresse anagogique. En de tels moments, le « remplacement de l'individu par l'espèce » est un véritable mythe. Enfin, lorsqu'on dit que l'amour naît dès le premier instant, ou jamais, lorsqu'on parle des coups de foudre*, [txt incomplet...]


42. Quant à la forme limite des sous-produits féminins modernes : « Ces dames asexuées qui fréquentent les beaux quartiers des grandes villes, pleines de soi-disant ambitions intellectuelles, principale ressource des médecins, des spiritualistes, des psychanalystes, des écrivains fantaisistes » (L. O'Flaherty).

43. Sur tout cela. cf. J. Evola, Révolte contre le monde moderne, cit., I, p. 225-235.

44. Dans le drame d'Oscar Wilde, il faut faire abstraction des éléments esthétisants de décoration. Mais ici. et plus encore dans l'opéra de Richard Strauss, une atmosphère est créée qui. outre son grand pouvoir d'évocation, possède un arrière-plan cosmique et analogique tout à fait prégnant : toute l'histoire est dominée par le thème de la Lune et de la Nuit. I! y a aussi la « danse des sept voiles » de Salomé, danse sur laquelle nous reviendrons. Lors de la fête du Mahâvrata était pratiquée l'union rituelle d'une prostituée (pumççâli) avec un ascète (brahmacârin) dans le lieu même consacré au sacrifice (cf. M. Eliade, Le yoga : immortalité et liberté, Paris, 1954, p. 115, 257-258). Cela peut avoir été en relation avec les deux différenciations extrêmes du féminin et du masculin.

45. Sur les sanukâra et les vâsanâ, cf. J. Evola, Lo yoga della potenza, Rome 2, 1968, p. 102-105 [tr. fr. : Le yoga tantrique, Fayard. Paris, 1971, p. 81-84 - N.D.T.] ; M. Eliade, Op. cit.. p. 61, 92, 103 ; 54 sq, 60.

46. Certains rites de magie sexuelle collective sont appelés colî-mârga, en raison du nom d'une espèce de corsage porté par les jeunes filles qui y participent : en choisissant le vêtement au hasard, chaque homme choisit la femme qui sera sa compagne dans le rite (références dans M. Eliade, Op. cit., p. 402 et J. Evola, Le yoga lantrique, cit., chap. IX, pour ce qui concerne le rituel secret tantrique). Cf. aussi infra. p. 303 sq. On peut en outre rappeler la promiscuité intentionnelle en vigueur durant certaines fêtes saisonnières, dans les Bacchanales et les Saturnales.

*En français dans le texte [N.D.T.].